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Artisanat et Techniques

Ce dossier se plonge au cœur du fournil parisien pour détailler les pratiques professionnelles qui façonnent la baguette. Les données réunies proviennent d’observations, de carnets de cuisson et d’entretiens avec des chefs de production. L’analyse met en lumière la précision des gestes et la maîtrise des paramètres physiques.

Boulanger façonnant des baguettes à la main

Le choix des farines : fondement d’une signature

La farine est la matière première qui conditionne la structure de la baguette. À Paris, nombre d’artisans travaillent avec des meuniers franciliens ou bourguignons afin de garantir une constance protéique. Les cahiers de production mentionnent le taux de cendres, l’indice de chute d’Hagberg et la force boulangère. Chaque paramètre influe sur l’absorption d’eau et la tenue de la pâte. Les artisans élaborent souvent des assemblages de blés pour équilibrer souplesse et saveur. Une partie des fournils rencontre régulièrement les meuniers pour ajuster les mélanges selon les récoltes. Cette relation de proximité permet de conserver une pâte stable malgré les variations climatiques.

La tendance actuelle voit réapparaître des blés anciens et des variétés plus rustiques. Les boulangers parisiens prennent soin de moduler l’hydratation pour ces farines moins standardisées. Certains utilisent des malaxeurs à bras plongeants afin de respecter la finesse du gluten. D’autres privilégient des pétrins spirale sur vitesse lente. Dans tous les cas, le pétrissage se fait par étapes : frasage, repos, pétrissage final. Le temps de frasage ne dépasse pas deux minutes pour éviter l’échauffement. Les artisans surveillent la température de pâte, qu’ils maintiennent autour de 24 °C. Ces chiffres témoignent d’un pilotage précis, consigné dans les fiches de production consultées par la rédaction.

Fermentation : science du temps et des levains

Pointage en masse

Le pointage constitue une étape déterminante. Les boulangers observent l’évolution des bulles et la souplesse de la pâte. Dans le XIe arrondissement, un fournil suivi par Parisian Bakeries Review pratique un pointage direct de deux heures à température ambiante. Le maître boulanger effectue trois rabats toutes les trente minutes pour renforcer le réseau glutineux. Cette technique favorise un alvéolage homogène et une mie soyeuse. Le pointage est prolongé par un repos de quinze minutes sur la table avant la division.

Poolish et levains liquides

De nombreuses baguettes observées intègrent un poolish préparé la veille, composé d’eau, de farine et d’une pointe de levure. Ce préferment se développe pendant douze à seize heures à environ 20 °C. Il confère une note lactée et une meilleure conservation. Certains boulangers complètent aussi avec un levain liquide rafraîchi deux fois par jour. Le mélange des ferments permet d’obtenir une complexité aromatique sans acidité excessive. Les fiches techniques consultées donnent un taux d’ensemencement moyen de 20 % de poolish et 5 % de levain sur la farine finale.

« Le temps de fermentation ne se discute pas, il s’observe », confie un chef de production du XVIIIe arrondissement. « On palpe la pâte, on écoute la respiration du fournil. Une baguette réussie, c’est une succession de décisions fines, prises au fil des heures. » Cette citation reflète l’approche sensorielle qui guide les artisans. Les thermomètres et les hygromètres accompagnent l’intuition, mais ne remplacent pas la mémoire du geste.

Façonnage et apprêt : précision millimétrée

Le façonnage des baguettes parisiennes se distingue par la régularité du geste. Les pâtons divisés à 350 grammes sont préfaçonnés en boudin, reposent quinze minutes sous toile, puis sont allongés en trois mouvements. L’artisan exerce une pression légère pour expulser l’excès de gaz tout en gardant une mie aérée. Les apprêts se déroulent sur couche, parfois dans des armoires climatisées. Les boulangers interrogés fixent la durée d’apprêt entre 45 minutes et 1 h 15 selon la saison. La clé réside dans l’alignement des baguettes sur la pelle : un geste rapide, synchronisé avec l’ouverture du four.

Les coups de lame, réalisés juste avant l’enfournement, sont un marqueur identitaire. L’inclinaison à 45 degrés et la profondeur de 5 millimètres créent une ouverture maîtrisée. Certains artisans déposent une légère humidification à l’aide d’un pulvérisateur pour accentuer la brillance. L’enfournement s’effectue en deux gestes fluides. Les fournils observés utilisent des tapis de transfert ou des pelles en bois. Les temps de cuisson varient de 16 à 22 minutes selon la puissance du four. Les artisans ajustent la vapeur initiale et la tirage finale pour obtenir une croûte satinée.

Typologie des fours parisiens

Le parc parisien présente une diversité d’équipements. Les fournils historiques conservent des fours à soles fixes alimentés au gaz ou à l’électricité. Les boulangeries récemment rénovées investissent dans des fours à soles tournantes qui assurent une répartition uniforme de la chaleur. Les systèmes à buée intégrée permettent de gérer précisément l’apport de vapeur. Les artisans notent soigneusement les réglages : température de base, durée d’injection, ouverture du tirage. Ces paramètres influent sur la coloration et sur le craquant de la croûte.

Four à soles fixes
Idéal pour une cuisson traditionnelle, il offre un contact direct avec la pierre. Les boulangers surveillent chaque fournées manuellement et ajustent le positionnement des baguettes pour éviter une coloration irrégulière.
Four rotatif à soles
Ce modèle combine tradition et régularité. La sole tournante permet d’uniformiser la cuisson sans déplacer les baguettes. Les artisans programment des courbes de température en fonction du nombre de fournées successives.
Four à tubes annulaires
Encore présent dans quelques fournils anciens, il diffuse une chaleur douce provenant de tubes circulant autour du four. Son inertie thermique demande une anticipation des pics de production.

Qualité sensorielle et contrôle quotidien

La baguette est évaluée chaque jour. Les chefs de fournil tranchent un échantillon, observent la structure de la mie, goûte la croûte seule puis avec la mie. Ils notent la brillance, l’épaisseur, l’intensité de la torréfaction. Certains utilisent des fiches calibrées pour attribuer une note interne. Les défauts possibles sont listés : mie trop serrée, croûte pâle, absence de craquant, manque de développement. Chaque défaut renvoie à une cause identifiée : excès de pétrissage, fermentation insuffisante, défaut de vapeur ou découpe trop tardive. Cette démarche de contrôle reflète une culture de l’amélioration continue.

Les boulangers interrogés insistent sur la cohérence d’équipe. Les apprentis apprennent à anticiper les besoins, à lire le planning de production et à préparer les bacs de farine. Les fournils tournent souvent en binôme : un chef gère le pétrissage et le pointage, tandis qu’un second supervise le façonnage et les cuissons. Le passage de relais se fait par des fiches de suivi qui consignent la température des pâtes et la progression des fermentations. Cette organisation garantit une baguette régulière du matin au soir.

Conclusion technique

L’artisanat de la baguette parisienne se lit dans la coordination des minuties. Chaque paramètre – farine, eau, levain, température, gestes – est ajusté selon une expérience accumulée. Les boulangers se réinventent tout en conservant un socle commun. Les innovations en matière de fermentation contrôlée ou d’équipements hybrides coexistent avec les repères hérités des maîtres anciens. Parisian Bakeries Review poursuivra ce travail d’observation en suivant les expérimentations sur les farines de blés de population et sur les nouvelles solutions énergétiques pour les fournils, afin de rendre compte de la vitalité d’un métier exigeant.